François Lissarrague 1947-2021, la passion des images


  9 septembre 2022


 
La mort soudaine de François Lissarrague mercredi dernier a été un choc pour tous ses amis, collègues, élèves. Il nous avait appris à lire et jouer avec les images, à envisager toutes les hypothèses, sans forcer les images.
Nous remercions chaleureusement Françoise Frontisi-Dutroux, Pauline Schmitt-Pantel, Alain Schnapp de ce beau texte fait pour Anhima, son centre de recherche, et Cecilia d’Ercole pour nous permettre de le diffuser.
Valérie Huet et toute l’équipe du Centre Jean Bérard

François Lissarrague est entré en 1980 au Centre de Recherches Comparées sur les Sociétés Anciennes comme documentaliste chargé de s’occuper des collections photographiques. Professeur de lettres classiques au Lycée Charlemagne, il fréquentait depuis longtemps les séminaires de J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet dont il partageait l’approche, et il introduisit l’étude des images dans le champ des études du centre. Il n’a certes pas inventé l’iconologie mais, comme en témoigne le travail sur le sacrifice de J. L. Durand (avec qui il a développé une relation de grande complicité intellectuelle) et le sien propre sur la figuration des archers, des peltastes et des cavaliers, il s’est employé à proposer une interprétation des images qui prenait au sérieux les acquis de l’anthropologie. Après la parution de cet ouvrage il a tracé un chemin nouveau jalonné par de nombreux livres, qui tous cherchent à décrypter des aspects inédits de la cité grecque. Lissarrague s’est toujours intéressé à la cité, mais son approche n’est ni historique ni institutionnelle, il l’aborde par ses marges, les archers scythes, les satyres, l’esthétique du banquet. Il avance en crabe toujours à partir d’un dossier d’images soigneusement documentées qui ne vise pas à illustrer, mais à expliquer. Son œuvre se distingue par cet art de découvrir des affinités ou des complémentarités à travers un tesson, le col d’une amphore ou le fond d’une coupe. Il prend le vase non comme un agrégat d’images plates mais pour ce qu’il est, un objet matériel dont le potier et le peintre maitrisent autant la forme que l’usage. Sa méthode dévoile lentement tous les aspects de l’image dans leur contexte, la forme du vase lui-même et la série à laquelle il appartient avant de passer aux comparaisons qu’il maitrise tant par son jugement infaillible que par son excellente mémoire visuelle. Bien des étudiants et des amis ont eu la chance de visiter avec lui un musée de vases et l’ont vu se baisser, s’agenouiller, se hausser pour saisir avec son appareil photo les détails inaperçus qui trouveront leur place dans une future interprétation. Et qui ne se souvient avec émerveillement de son commentaire du vase François in situ, de son parcours de l’Ashmolean à Oxford où l’on s’arrêtait toujours devant le tableau de Paolo Uccello emblème du « chasseur noir » de Pierre Vidal-Naquet, ou de l’Altes Museum à Berlin, sans compter les moments passés dans le saint du saint grâce à lui : les réserves du Louvre. Il était « entré en imagerie » comme d’autres se vouent à l’épigraphie, à la sculpture, ou à l’architecture, pourtant l’étude des vases n’était pas pour lui une fin en soi, mais un moyen de mieux pénétrer dans l’univers des imagiers.
Ce monde, il se l’était inventé à travers les visites ininterrompues dans tous les musées de l’univers où sa réputation et son savoir l’appelaient. Il notait ses observations dans des carnets qui accompagnaient ses listes de prise de vue, et il ne quittait pas le musée sans avoir rempli sa besace de chasseur d’images. Toutefois ce n’était qu’une part de son labeur, sitôt rentré au bureau il s’employait à classer, ordonner et même à dessiner les images qui l’avaient frappé. Le dessin des vases si prisé par les archéologues des générations précédentes était un peu tombé en désuétude dans les dernières décennies ; il en avait fait un outil efficace comme on le voit dans « la cité des images » mais aussi dans nombre d’ouvrages dus à sa plume ou à celle des membres d’Anhima auxquels il offrait une inépuisable réserve d’attention. Sa méthode scrupuleuse l’avait conduit à maîtriser les techniques de l’attribution élaborées par J.D. Beazley pour les mettre au service de l’anthropologie et compléter, par l’image, les enquêtes des précurseurs d’Anhima.
Les travaux de Lissarrague l’ont rendu célèbre aux quatre coins du monde savant, de la Suède au Royaume-Uni et au Brésil, de l’Allemagne aux États-Unis et à l’Australie, et aussi en Grèce et en Italie qui fut sa terre d’élection. Il adorait enseigner et établir un contact avec ses auditoires. Infatigable aède, il venait avec la plus grande gentillesse expliquer les images grecques aux étudiants dans tous les amphis de France et de Navarre. Sa diction persuasive et son attention séduisaient tout le monde autant que son sens de l’humour. Il n’avait pas le culte de la carrière universitaire. Un de ses dossiers de candidature s’ouvrait par ces mots : François Lissarrague « ancien élève de rien du tout ». Il revenait ces jours-ci d’une série de séminaires à l’université de Salerne qui avaient enthousiasmé son auditoire. Par-delà sa trajectoire de chercheur, Lissarrague a été un enseignant unanimement apprécié, qui drainait des dizaines d’étudiants dans ses séminaires de l’EHESS, des universités et des centres de recherche à l’étranger. Outre ses activités de professeur associé dans nombre d’universités étrangères, il a passé une année au Getty Center à Los Angeles, une autre au Wissenschaftskolleg de Berlin et plusieurs années de suite à l’université de Berkeley où il a prononcé les « Sather Lectures ». Lissarrague n’a pas été un savant isolé dans sa tour d’ivoire, ses conférences passionnaient un large public.
Au fil du temps il a animé plusieurs projets collectifs dont le premier fut « la Cité des images » une exposition préparée avec Claude Bérard et qui fut présentée dans plus de vingt musées ou lieux publics en Europe ; il avait même harangué les voyageurs de la station de métro Châtelet à une heure de pointe pour en présenter une version en 1984.
Dès les années 1980 il a également participé aux rencontres du Centre Thomas More, au couvent dominicain de la Tourette à l’Arbresle, devenu, grâce au père Roland Ducret ami de Jean-Pierre Vernant, un lieu de rencontres pour les sciences sociales. C’est là qu’il présente en janvier 1983 une première analyse du thème du masculin/féminin sur les vases. Et dès le projet de l’Histoire des Femmes en Occident connu, il promet puis rédige le texte qui est devenu un classique « Femmes au figuré », avec en exergue la citation d’Eluard : « La jarre peut-elle être plus belle que l’eau ? ». (1990) Lors de la réunion de travail organisé par les éditeurs Laterza qui rassemblait l’ensemble des auteurs et autrices des cinq volumes, au printemps 1988, sa présentation du corpus d’images séduit et fait date.
Devenu très tôt l’ami d’Oswyn Murray (alors à Balliol College à Oxford) il participe à tous les colloques à Oxford et à Rome sur les banquets qui ont donné les livres Sympotica (1990), et In vino veritas (1995), et facilite la rencontre entre les chercheurs et chercheuses du Centre Louis Gernet et le monde anglo-saxon.
Au tournant des années 2000 il pilote l’article « Banquets » du THESCRA, (paru en 2004) bien que ce type d’encyclopédie ne soit pas sa tasse de thé, mais conscient qu’il y a là l’occasion de proposer une autre lecture du dossier iconographique. Il réunit un groupe d’iconologues et d’historiens du Centre qui travaillent ensemble pendant plus de deux ans, de façon systématique et rigoureuse, et toujours dans la bonne humeur.
Avec ses collègues de l’EHESS de différentes aires culturelles et d’époques diverses François Lissarrague a mené une réflexion collective de 2003 à 2005, dans des séminaires et des tables rondes, sur les rapports entre les images et les catégories de temps, de tradition, de mémoire. Un livre en est issu : Traditions et temporalités des images, sous la direction de Giovanni Careri, François Lissarrague, Jean-Claude Schmitt et Carlo Severi, Éditions de l’EHESS, 2009.
François Lissarrague revêt aussi l’habit d’éditeur en créant avec Jean-Claude Schmitt une collection, « Le temps des images », chez Gallimard. Vingt livres sont parus de 1996 à 2012, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, qui témoignent d’une autre manière de regarder les images, en historien et en anthropologue. Plusieurs livres concernent l’Antiquité. En 1996 Mythes grecs au figuré, Stella Georgoudi et Jean-Pierre Vernant (éd.), en 1998 Les mystères du gynécée, de Françoise Frontisi-Ducroux, François Lissarrague et Paul Veyne, en 2001 Eve et Pandora, Jean-Claude Schmitt (ed.), en 2003 L’Homme-cerf et la femme-araignée de Françoise Frontisi-Ducroux.
Il a contribué sa vie durant à enrichir la photothèque du Centre et à en faire un outil ouvert à tous. Il a surtout été le fondateur de la bibliothèque du Centre Gernet conçue comme « l’Apparatus » (au sens que donnait à ce terme E. Gerhard le fondateur de l’archéologie classique au milieu du XIX° siècle) : une collection d’ouvrages en accès direct, permettant la confrontation immédiate des sources littéraires et archéologiques. Ce travail encouragé par Clemens Heller, qui dirigeait alors la Maison des Sciences de l’Homme, a fini par déboucher sur la fusion entre les fonds Gernet et Glotz, aventure qu’il mena à son terme à l’unisson avec Jean-Louis Ferrary, alors directeur du Centre Glotz. Lui qui n’avait que peu d’inclination pour l’administration accepta même de diriger, à la suite de François Hartog, le centre Gernet au moment de la fondation d’Anhima..
Son rôle a été décisif dans le développement de plusieurs chantiers collectifs dont la fondation de la revue Mètis.
Il a animé bien des séminaires sur l’histoire des vases grecs et nombre de symposia internationaux dont le tout récent Images at the Crossroads. Media and Meaning in Greek Art codirigé avec Judith M. Barringer, à paraître en Janvier 2022 à Edinburgh. Il avait fondé avec Cécile Colonna le séminaire “Vases grecs, images, corpus, collections” de l’INHA.
Les images se bousculent et nous avons chacun nos souvenirs de François. Nous voulions simplement rappeler aujourd’hui que, toutes et tous, nous avons perdu un compagnon et un ami. Vernant avec son inimitable bonhomie interpellait les êtres comme François par ces mots : « mon gentil ». Le destin a voulu qu’il s’éteigne foudroyé, en ce même lieu où il avait présenté « la cité des images », la station de métro Chatelet, le mercredi 15 Décembre 2021.

Françoise Frontisi-Ducroux
Pauline Schmitt-Pantel
Alain Schnapp